Le Barbier de Shanghai, histoire d’un tableau


Barbier de la rue Jiashan

 

 Entre 6h30 et 7h, à tous les matins, le barbier de la rue Jiashan reçoit les cols bleus et autres passants. Ils viennent soit se faire faire la barbe, se faire couper les cheveux, ou les deux. Lorsqu’il ferme son commerce, le temps d’un repas ou le soir, à 19h, il referme le paravent, cachant ainsi sa chaise et son comptoir. Je passe régulièrement depuis deux ans en face de son pignon sur rue. Je m’arrête parfois pour l’observer; il n’a pas de cahier de rendez-vous. Il coiffe une tête aux quinze minutes. Quand il fait la barbe, ça en prend 5 de plus. Son petit bol d’eau, placé à sa droite, sert à tremper son peigne ou sa pioche à raser. La chaise sur laquelle ses clients s’assoient a été adaptée pour qu’un appuie-tête puisse servir à incliner la tête vers l’arrière quand il fait la barbe. Le va et viens dans la rue tout autour ne semble pas affecter sa concentration. En l’observant, de l’autre côté de la rue, je suis toujours fascinée de le voir dans ce décor qui tient à quatre épingle. Les feuilles de taule ondulées, les briques, les planches de deux par quatre et des déchêts commes des bouteilles de médecine chinoise  (pour ne pas dire d’alcohol) menancent à tout moment de lui tomber sur la tête. Pourtant, tout reste bien en place, depuis deux ans. Mais pour combien de temps encore? La ville de Shanghai regorge de bouis-bouis comme ceux-là, mais ils tendent à diparaître petit-à-petit, au profit des grandes tours à logements ou à bureaux. J’ai immortalisé cette scène dans un tableau peint à 80% sans pinceau. Pour voir l’oeuvre, de même que son évolution du croquis à la version finale, visitez ma page facebook à cette adresse :   

 

  

http://www.facebook.com/pages/Stefanie-Vallee/10150145756345570?v=photos&ref=sgm#!/album.php?aid=533500&id=10150145756345570

Après avoir terminé l’oeuvre, je suis allée revoir le barbier. Comme je l’avais fait avec le cordonnier (lire l’histoire dans ce blogue), je voulais partager avec lui mon travail. J’ai donc emporté avec moi une photocopie couleur de l’oeuvre, en format A4. Mais avant, j’avais révisé mes phrases en chinois. Comment me présenter, comment lui dire que j’avais fait des croquis de lui cet été, qu’il avait sans doute remarqué, que je revenais lui donner cette copie pour le remercier de m’avoir inspiré ce tableau.

En arrivant à son stand, il était occupé avec un client. J’ai dû l’interrompre parce que je n’avais pas beaucoup de temps devant moi avant une visite d’un client à mon studio. J’étais nerveuse, je voulais tout bien dire. 

-nihao, wo jieshao yishia. Wo shi Stefanie, zanada de yishudia. 

Son air était plutôt bête. Les curieux autour, voyant que j’apportais quelque chose dans une enveloppe m’ont fait signe de sortir ce que j’avais là. J’ai dit que j’avais fait les croquis, puis une aquarelle. Un col bleu a dit : elle va te demander de l’acheter 600 RMB! 

Pas du tout que je lui répond. C’est un cadeau. Une copie cadeau. Je vous le donne. Le barbier, sceptique a pris la copie dans sa main libre qui ne tenait pas la lame, prête à couper la barbe de son client. Il regarde l’image en silence…trois, quatre, cinq secondes. Il lève le menton et dit : bu yao le (j’en veux pas). Le gars à côté, qui a dit que je lui vendrait la copie, lui dit : ‘Elle te le donne, prends-le!’ L’autre à ma gauche me dit: ‘c’est bien donné?’ Dui-dui, liwu, que je réponds (oui-oui, cadeau!). Mais le barbier est déjà reparti dans sa bulle. Il coupe la barbe. Il en a rien à foutre de ma soit-disant générosité, de mon désir de partage, de mon élan de candeur. 

Megwanxi (c’est pas grave). Je m’en vais. Je rembarque sur ma bécane, mon image dans mon panier en avant. Et bien, c’est pas toutes les rencontres qui font des étincelles. Qu’à cela ne tienne, cette oeuvre m’a fait vivre de beaux moments, elle a été remplie de défis pour moi, dont notamment d’arriver à rendre le désordre sur le toit au dessus de sa tête sans surcharger inutilement la scène. Et puis, par dessus tout, les clients pour lesquels j’avais fait ce tableau ont été ravis. 

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Une réflexion sur “Le Barbier de Shanghai, histoire d’un tableau

  1. Fabuleuse cette photo … j’ai aussi vu ton tableau et je dois dire que tu as su très bien transcrire ..l’image de ce client qui semble en lévitation et ce bric à brac magistral !!! je m’entraîne encore à tenter de déceller les mystères de la peinture sans pinceaux … je fais des bribes.. par-ci par là et j’espère un jour me perfectionner .. en tout cas bravo !!!

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