Championnats canadiens : intention versus attentes


Je viens de terminer mes 14e Championnats canadiens. Je suis repartie de cette fête le coeur rempli de bonheur, d’amour, avec un élan d’inspiration.

Il y a cinq ans, j’étais en visite chez une amie de mon amie, qui faisait un BBQ sur son beau patio neuf. J’ai rencontré à ce moment là un de ses garçons, Edouard, 5 ans. Sa maman lui dit en me pointant du doigt : ‘tu sais Édouard, cette madame là c’est une championne de kayak!’ Le petit, tout intrigué s’est mis à me poser des questions, comme tous les enfants que je rencontre et qui savent que je descends des rivières avec mon kayak. J’ai répondu à toutes ses interrogations, lui racontant aussi quelques histoires de sauts de chutes spectaculaires, juste pour voir briller ses yeux. Après cette brève rencontre, j’ai gardé contact avec la famille à Edouard. Sa mère m’a souvent écrit pour me dire qu’Edouard disait qu’il ferait lui aussi un jour du kayak. Puis, un jour, elle m’a écrit pour me dire qu’il avait commencé à en faire et qu’il adorait ça. Elle m’a aussi avoué que ça l’avait transformé, qu’il avait plus de facilité à se concentrer. À la suite de cela, j’ai envoyé au petit par la poste un chandail d’un de mes championnats canadiens pour le supporter dans son apprentissage, l’encourager à poursuivre sur sa voie. Encore par sa mère, j’ai appris qu’il en avait fait son chandail fétiche. Plus tard, à l’école, il a fait un exposé oral sur devinez qui –la madame qui fait du kayak et  mon nom est passé à la prostérité en quelque part sur cette planète (!).

Mardi cette semaine, je suis sur le bord de la rivière et je m’apprête à prendre mon kayak sur mon épaule, et me diriger au site de pratique du sprint. Je vois du coin de l’oeil un petit garçon qui demande en anglais à un athlète qui passe : ‘excuse-me, do you have some duck tape?’. Le gars, pressé, regarde le jeune désolé et dit que non, malheureusement, il n’en a pas. C’est alors que je m’approche et lui demande : ‘Why do you need it for, why do you need duck tape?’. Il me montre alors la pointe arrière de son kayak qui s’est pliée. Dans le va et vient des personnes autour de nous, j’intercepte un autre coureur et lui demande aussi en anglais (on est très peu de fancophones à courser) s’il peut venir en aide à ce jeune homme. On se met à parler un peu plus du cas de la réparation éventuelle à faire, quand le petit nous interrompt et dit : ‘s’cusez, c’est parce que je parle français.’ ‘Oh, tu parles français’ que je lui répond étonnée, parce qu’il s’était si bien débrouillé avec ces quelques interventions que j’avais pas remarqué seulement un accent.

-‘C’est quoi ton nom?’
-‘Je m’appelle Edouard’
-‘Vraiment?’ dis-je surprise. ‘Je m’appelle Stéfanie’

Ses yeux se sont écarquillés
-‘Stéfanie Vallée?’
-Ben oui! C’est moi. Comment tu trouves ça pagayer ici?
-C’est gros, mais c’ est certain, c’est des Championnats canadiens
-Eh bien tu as de quoi être fier, t’es rendu ici et tu as pagayé déjà à ce que je peux voir. Viens, on va descendre jusqu’à la rivière ensemble et essayer de trouver quelqu’un qui aurait de quoi réparer ton bateau, même si c’est rien de majeur.

C’est comme ça que j’ai revu le petit Edouard, 5 ans plus tard. Si j’en parle, c’est parce que j’ai été impressionnée par lui, mais aussi par les petits qui ont descendu la Gull, sur la section de l’épreuve classique. On se fait toujours quelques descentes d’entraînements pour apprendre la rivière, choisir les meilleures lignes, évaluer le temps que ça nous prendra la faire en compétition. L’atmosphère sur la rivière dans ce temps là demeure la même qu’en dehors des compétitions. Les meilleurs doivent aider les débutants. Je pagaie à fond de train sur cette section depuis mon départ, je laisse la bateau glisser en passant par-desssus un contre-courant, je me penche sur l’avant quand je passe sous le pont qui est si bas que ma pagaie ne peut être qu’à l’horizontale, je donne un coup de hanche pour me tasser vers la gauche et éviter cette roche sous l’eau…je glisse, je vais vite, je m’amuse. C’est un entraînement qui me plaît. Rendue vers la fin du parcours, je vois une bande de canetons endimanchés de pagaies kayaks, la tête à peine assez grosse pour tenir en place un casque de sécurité. Leurs vestes de sauvetage, même si elles leur sont adéquates, prennent plus de place sur le dessus du kayak que le reste de leur corps. Ils sont mignons, adorables et Edouard fait partie de la troupe. Je ralentis pour voir si tout va bien pour eux.

-Comment ça va pour vous les amis, c’est plaisant comme rivière? que je leur demande, tandis qu’ils brettent dans une zone d’eau calme.

-Hey j’ai passé en dessous d’un arbre tantôt! Me dit l’un deux, tout excité. Puis un autre de répondre, ‘moi j’ai failli passer sur une roche!’

Visiblement, leur innocence leur confère un courage tout candide. Je prends le temps de leur donner deux petits trucs, de leur dire ce qui s’en vient. Un rapide de classe 2 étroit qui tourne vers la droite, des vagues en continu pendant une minute environ. ‘Restez penchés sur l’avant, beaucoup’ que je leur dis. Pas le temps de finir, la trallé s’engage à l’entrée du rapide. ‘Hey y’a plein de vagues qui s’en viennent’ dit un des petits. Puis, dans le temps de le dire, ils avaient tous enfilé le rapide les uns derrière les autres, Edouard fermant le bal. Wow! C’est comme voir une bande de jeunes en ski alpin, après leurs cours avec le moniteur. Un sens d’autonomie les habite, l’inconscience face à la peur, le goût du jeu. Vraiment, ils m’ont épatée, inspirée.

Après cet entraînement, c’était la course. On est retournés au début de la rivière, au pied du barrage et j’avais le dossard numéro 1, pour la première fois de ma vie! J’attendais dans le contre-courant que les officiels s’installent et se placent pour faire le chrono, donner le signal de départ. Je vois à l’eau une bande de jeunes canards, des vrais cette fois, qui barbottent dans le contre-courant devant moi. Le premier s’enligne, fait une reprise de courant et hop, les autres suivent tous comme si une ficelle les rattachaient ensemble. Ils ont descendu quelques mètres dans des vagues puissantes crachées par le barrage et puis hop, je les ai perdus de vue. Quelques minutes après, je prenais mon départ en me disant: mon intention c’est d’avoir du fun. À chaque championnats canadiens que je fais, depuis 14 ans maintenant, je sens l’esprit de la fête de la saison qui se termine et aussi le désir de la terminer en beauté. Sur quoi doit-on porter notre attention quand on veut performer? Je saurais pas dire à ces jeunes que j’ai épaulés durant leur descente : voici la recette d’un champion. Si je parle de ma recette à moi, celle que j’ai bâtie au fil des ans, je la garde toutefois souple car elle continue d’évoluer avec moi. Pour l’instant, ma formule est simple. Mon intention, versus mes attentes.

Le départ est lancé. Intention : prendre de la vitesse. Attentes : gagner la course, mais, comme je suis au début du parcours, je ne peux pas penser à ça maintenant, car ça me déconnecte du moment présent. C’est bon pour les moments où j’ai envie de ralentir seulement, à cause de la fatigue. Je ne peux pas penser et sentir les sensations que l’eau me procure. Qui réussit ça, je l’ignore mais c’est pas mon cas. Mon intention, c’est ce qui est relié avec mes valeurs profondes, les raisons pour lesquelles je suis encore là, années après années. En quoi ce sport m’est-il utile dans la vie? À me sentir en vie. Honnêtement. À vibrer. À connecter avec la nature et moi-même. Je ne contrôle pas l’issue de la course, i.e. qui va gagner. Je n’ai pas le pouvoir d’influencer le jeu de mes adversaires. On descend tous un à la fois, à une minute d’intervalle. Quand je descend, je suis seule avec moi-même et le décor. Je ne suis que de passage pour celui qui observe la course, mais pourtant, dans mon kayak, je suis entièrement présente. Pour matérialiser mon intention, j’ai appris à contrôler mon attention. Parfois elle me joue encore des tours, je suis humaine après tout. Je suis aussi plus consciente de son mécanisme de fonctionnement. La peur passe par elle si elle n’est pas contrôlée. Le doute. L’anxiété. Si je réussis à faire équipe avec moi-même, c’est parce que je décide consciemment de porter mon attention sur ce qui est aligné avec mon intention. Avoir du fun? Parfait. Qu’est-ce qui me fait avoir du fun? Un coup de pagaie à la bonne place, un saut de pallier qui me fait voler, une accélération sur un tapis de vagues relativement plat. Je saisis toutes les opportunités. Et, même si j’ai descendu la rivière quelques fois avant la course, lorsque je repasse à ces endroits qui me procurent mon plaisir, je reste focusée sur la sensation que je ressens, pas celle que j’ai enregistrée jadis. En d’autres termes, je savoure. Tout ça, en composant avec une respiration haletante, des bras qui s’engourdissent, une vue qui parfois se rétrécit en tunnel. Pensiez-vous que réclamer un 8e titre de championne canadienne c’est dans la poche arrière? Je vous dis, même après toutes ces années, j’ai le même stress, je vis les mêmes plaisirs. Et c’est ce qui me motive à poursuivre. Le jour où tout cela me laissera engourdie, j’arrêterai.

Les derniers 200 mètres de la course sont dans l’eau calme au sortir du rapide ‘des canards’ disons, dans un chenal étroit et sinueux qui demandait de maîtriser la vitesse et les virages. Après, les 40 derniers mètres, c’est tout ouvert et droit. Je donne tout: force, puissance, accélération, stabilité. Quelques mètres avant je pousse encore plus, let’s go stef accélère. La machine à fond, la vapeur qui sort des oreilles. Je passe sous le pont. Ah, j’ai du mal à respirer, la bouche grande ouverte j’y arrive à peine. Je regarde ma montre. Je sais approximativement mon temps.Je suis satisfaite, mais pas ravie. Pour l’être, j’aurais aimée faire 10 minutes et moins. J’ai fait 10 minutes 21 secondes. Ça, c’était mes attentes. Avant, j’aurais pesté contre moi, anihilant tout plaisir relié à mon intention. Aujourd’hui, j’arrive à mieux balancer les choses…en kayak à tout le moins. Si d’une part j’ai eu plusieurs des sensations que je recherchais sur la rivière, le petit bout qui a manqué c’était quoi en fait? Quelques coups de pagaie? Une décision de passer 30 cm plus à droite de la vague, ou que sais-je? Et bien mes attentes ont tempéré mon enthousiasme, certes, mais elles ne tempèrent plus mon bonheur à courser. Je suis heureuse de ma course, tout comme de l’issue.

Ceci dit, ça me rappelle que dans le travail ou la vie de tous les jours, l’intention versus les attentes, c’est un beau thème à explorer. Je viens justement de rédiger mon dernier devoir qui a porté sur ce sujet. Pas ce blogue, mais un document que je devais produire pour terminer mes études en coaching de vie. Aujourd’hui donc, c’était un grand jour pour moi. J’ai soumis tous les travaux, document de recherche et outils que je devais produire pour graduer en septembre prochain, à l’International Coach Academy. Je vais par la suite continuer de faire ce que je fais déjà en coaching : encourager et supporter les individus à explorer leur potentiel.

En terminant, je veux simplement dire que si j’avais à recommencer au début, comme le petit Edouard, je porterais mon attention sur autre chose que la victoire. Je porterais mon attention sur tout ce que j’ai décrit qui se rapporte aux sensations et qui m’a pris 15 ans à prendre conscience. C’est ce qui m’a fait dire à Edouard, après sa course de sprint (alors qu’il a nagé à sa première manche). Tu as réussi! Tu y es retourné! Bravo, je te félicite. Il m’a répondu: oui puis si je tombe encore, j’y retournerai pareil. Sais-tu pourquoi tu es tombé Edouard? Non. C’est juste parce que quand tu as vu le petit pallier, tu as fait ce qu’on fait quand on a peur, tu t’es penché sur l’arrière. Je t’ai vu. T’en souviens-tu d’avoir eu peur Edouard? Non.

C’est pas grave. Avec cette forte intention qui l’habite, et sa capacité à porter son attention sur le plaisir de pagayer, Edouard est déjà à mes yeux un champion. Et moi? Eh bien j’ai signé mon 8e titre de championne canadienne en descente classique.

Publicités

Une réflexion sur “Championnats canadiens : intention versus attentes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s