Journal de compétition–Championnats mondiaux


Championnats mondiaux

Jour 1

7h30 –Après 23h de voyagement, porte à porte de chez-nous jusqu’ici, j’ai pu enfin profiter d’une nuit de 5h à l’hôtel, à Barcelone. Pas de temps de flâner, j’ai quitté l’hôtel en taxi au petit matin pour aller rejoindre à l’aéroport mes deux coéquipiers, François et Harold, qui arrivent du Canada. Les deux yeux dans le même trou, j’apprécie la galanterie du chauffeur de taxi. En route, notre conversation est entrecoupée d’hésitations de ma part : tiens tiens que je me dis, je parle plus facilement en chinois qu’en espagnol maintenant. Intéressant. En sortant du taxi, le chauffeur sort mes bagages et me tend la main. Je lui rends la mienne sans m’apercevoir qu’il attendait un pourboire. Aussi vite, il prend son dû : deux becs sur les joues. Je pars à rire. Bienvenu en Espagne! On tip pas en Chine, j’ai perdu l’habitude. Ni on ne se fait embrasser par les chauffeurs de taxi… La journée commence bien. Je suis prête pour un 2e café je pense! J’attends les gars…

9h– C’est bon de retrouver les copains. On se met à jour dans les nouvelles du sport, comme on dit, comment ont été les compétitions de l’un et l’autre, qui sont les nouvelles recrues et vedettes… Le parcours entre Barcelone et Sort prends trois heures à faire en voiture et passe par la Seu d’Urgell, j’avais pas réalisé. J’y suis allée déjà. Ça me rappelle des souvenirs de Coupe du monde de slalom, en 2005. C’est de toute beauté cette route dans les montagnes, avec ses montées en épingle. Parfois on voit les glaciers et surtout, on remonte la rivière au fil de la route…l’excitation monte.

12h–Quel beau village, que celui de Sort, dans les Pyrénées catalanes. Une image du passé, avec ses maisons de pierre des champs empilées, à flanc de montagne, ou encore celles recouvertes de stuco, aux couleurs pastels : rose saumon, vert menthe, jaune miel, café au lait. C’est un petit village contigu, aux rues et ruelles très étroites, parfois en pierre, sinon en asphalte. La rivière passe devant le village, d’une eau vert jade. Premier arrêt en voiture à Sort : devant le rouleau des Coupes du monde de freestyle (une autre discipline en kayak que la mienne). J’en avais entendu parler, c’est vrai qu’il est beau, wow! Large, profond, smooth. Et pour la descente? Je regarde en amont, le sprint va certainement arrêter au rouleau. Ça semble beau. Ouf, je sens l’excitation monter. Vite, on va voir où nous attendent nos kayaks!

13h—Facile de retracer où résident les athlètes de tous les pays qui sont venus participer aux mondiaux : on a qu’à regarder les balcons, qui sont décorés de vêtements de kayak en train de sécher et les drapeaux des différents pays qui sont accrochés. Aussi dehors, les remorques remplies de bateaux. Bonne nouvelle : mon kayak m’attend et il est vraiment en très bon état. C’est une ex-athlète slovaque qui me le loue, 20 euros par jour. Mauvaise nouvelle : le bateau de mes co-équipiers n’est pas là. Il arrivera ce soir, à 17h. Donc fort probablement pour eux pas d’entraînement aujourd’hui, pas de veine. Allez, on va chercher nos cartes d’accréditation au bureau des organisateurs.

15h – Tout est en règle, on a notre appartement pour la durée des championnats, nos coupons de repas pour les deux soupers officiels. Autre surprise : ici on soupe à 10 heures le soir! On va laisser faire et plutôt se cuisiner à souper.

16h – Premier entraînement sur la rivière, section sprint. Mon bateau est super, mieux que celui que j’avais acheté l’an passé. Très contente. J’ai focusé sur la dureté du contact de la pale dans l’eau. Ça m’offre une stabilité d’appui et me permet de me propulser avec de longs coups de pagaie. La vitesse est crée, je suis le rythme des vagues pour qu’à chaque coup de pagaie, je plante ma pale sur le dessus de celles-ci. J’ai eu des bons feelings de puissance et de vitesse aussi. La stabilité s’installe petit à petit. C’est très facile de remonter à pied le parcours, on marche le long de la rivière. Même si une partie du chemin est inondée par un pied d’eau, ça se fait très bien. L’eau est GLACIALE!! Une chance, il a fait très chaud hier, genre 27-30? Wow, je suis tellement contente d’être ici!

Jour 2

Aujourd’hui, focus sur les mouvements du bassin. Ce sera des pratiques du parcours de la course classique, dont la durée estimée est de…20 minutes! 8km. Gosh!! C’est ce que Tomas Slovak m’a dit. Puis il semble que c’est très drainant, pas de plat de 2 km non plus comme je le pensais, d’après les cartes topographiques. On arrête avant. On a vraiment 66m3sec, c’est cool! J’ai hâte de voir le fameux rapide appelé ‘le saut de l’ange’. En passant, ‘Championnats du monde’ en catalan, c’est ‘championats del monde de aigues de braves’. Les eaux braves!! C’est bon!

9h –on est les premiers sur la rivière, yé! François et moi on descend la rivière pour la première fois sur le parcours classique. En remontant en voiture, on était arrêtés avec Harold voir quelques rapides, dont le fameux saut de l’ange. Une belle ‘drop’ comme on appelle dans le jargon du métier! Un pallier de un mètre et demi je dirais, qui offre une langue verte franche inclinée à plus ou moins 30 degrés, dont le sommet ‘frise’ en eau blanche. Du bord de l’eau, je décèle une ligne de passage sur l’épaule droite…on verra! Allez hop, on se met à l’eau, il ne fait pas très chaud ce matin, environ 15 degrés, mais en kayak, ça va. Plan de match : on fait de la reconnaissance de rapide à vue, en pagayant molo et en faisant quelques arrêts dans les contre-courants. Au besoin, si vraiment ça se corse et que le profil est TRÈS accentué, on arrête, on sort de nos kayaks et on marche sur les roches le long du rapide. Le début du parcours est ouvert : pas de rapides sur les premiers 100 mètres, juste de l’eau qui coule vite sans vagues. C’est bon pour accélérer. Première courbe : ça commence. Ouf, quel rythme! Des vagues pyramidales de un mètre de haut qui arrivent dans tous les sens. Je reste penchée sur l’avant. Il y a toujours un ‘tapis roulant’ au profil plat qui se dessine entre les vagues. Je reste sur le dessus autant que possible, et sinon sur l’épaule des vagues. Mon coup de pagaie suit leur rythme. Wow, j’ai jamais vu ça. C’est continu, pendant une dizaine de minutes je n’ai pas le temps de voir ce qui se passe autour, juste de saisir la ligne. Des virages, des roches mais surtout de l’eau, bien de l’eau. Fantastique! Premier pont, on s’arrête. ‘As-tu vu ça? La première drop je l’ai pris à gauche et j’ai rien touché, toi est-ce que ça cogné?’ Le plaisir de découvrir une rivière, c’est inexplicable. De partager l’expérience avec quelqu’un qui aime ça autant que toi, ça crée des liens au-delà de toute barrière. La première descente, c’est sacré. Le feeling que j’ai eu, du début à la fin, c’était de l’émerveillement et de la surprise. Le saut de l’ange, c’est un danger potentiel mais facilement évitable.

10h—On est prêts pour une 2e descente d’entraînement. Toutes les équipes ou presque sont à l’eau…On est environ une trentaine sur le départ. Nous les Canadiens on décide de laisser les autres passer et on va prendre le départ après. Mais, honnêtement, ça n’a rien changé. Tout le monde arrivait et il fallait y aller. Défi pour la concentration. Difficile de voir mon chemin quand j’ai une dizaine de personnes en avant de moi qui descends. Un, parce que je suis curieuse de voir leur ligne et de constater laquelle est la plus vite. Deux, parce que pendant ce temps-là, je porte moins attention à la mienne et que ça brime mes sensations. Trois, il faut parfois me ralentir, ou accélérer, pas pour les rapides, mais pour dépasser ou laisser passer quelqu’un. Bref, ça brime mon plaisir à ce stade-ci. J’ai pourtant eu quelques belles lignes ici et là, mais ma première descente était plus riches en sensations, c’est-à-dire celles que je recherche. Qu’à cela ne tienne, j’ai réussi mon objectif qui était de sentir mon bassin. Rendus à l’arrivée, mes copains de l’équipe française sont là. On se fait la bise puis on se quitte. Il est l’heure d’aller dîner.

12h—Orage, éclairs, tonnerre…on peut pas retourner à l’entraînement. J’en profite pour faire une sieste. J’espère pouvoir retourner faire la descente à 16h…

16h—Même météo. Bon, je vais voir avec les gars on fait quoi. La pluie ne nous dérange pas. C’est les éclairs le problème…

17h—C’est bon, le temps s’est calmé. On fait une descente. Wow, le niveau de l’eau a monté d’un pied! Ça garoche! Encore moins le temps de voir ce qui se passe. Tout un feeling de survie. J’adore. On va souper dans un nouveau resto ce soir.

21h-Vive la bouffe catalane! J’ai mangé un saumon bien apprêté au pesto et des olives miniatures, quel délice!

Jour 3

9h — Il fait froid.  Mes vêtements de kayak ne sont pas secs. On s’habille sur le bord de la rivière, on se motive pour affronter les rapides. Une fois à l’eau, on sait qu’on ne sentira pas l’air froid matinal des Pyrénées. On se met à l’eau. C’est aussi haut qu’hier. Ouf, ça commence la journée raide. Mais bon, il faut ce qu’il faut. Focus : améliorer mon temps sur les sections de R-1. Pour le reste, c’est tellement sportif que tout ce qu’il faut, c’est garder une pale à l’eau, tirer en suivant le rythme des vagues. On est seuls sur la rivière. Que les Canadiens. Les autres se pointeront à 10h, quand on aura fini…

11h—Le saut de l’ange, ça été comme un vol au dessus de l’eau. Facile. J’ai manqué 2 lignes, je me suis rattrapée sans dégâts. J’ai quand même un bon indice que ma fatigue vient d’entrer en ligne de compte. Je le sens sur le système nerveux. J’apprends à l’arrivée, en parlant avec les équipes qui arrivent pour l’entraînement, qu’il y a eu des nageurs hier et aujourd’hui. Une des Japonaises a perdu son bateau ce matin, elle a fini la rivière en nageant. Un C-2 et une Espagnole ont aussi nagé…Brrrr, l’eau est tellement froide. Qu’est-ce que ça me confirme? La rivière est dure pour les nerfs. Après trois jours d’entraînement, on commence tous à mieux la connaître, mais aussi, la fatigue se fait sentir pour tous. Ce qu’il faut pour moi maintenant, c’est doser l’énergie pour que le feu reste intacte. Donc cet après-midi, repos et visualisation. Ce soir, c’est la cérémonie d’ouverture des Championnats mondiaux. Mes courses commencent après demain. Il semble qu’on sera 200 participants, les plus gros championnats auxquels j’ai participé à date. C’est pour ça que je ne courserai pas le même jour que les gars. J’aurai tous les détails ce soir, après la réunion des chefs d’équipe.

18h—On s’est fait un bon spaghetti. Harold est parti à la réunion des chefs d’équipe, on réserve une assiette pour lui. On va se changer et revêtir notre uniforme de l’équipe canadienne.

19h45—Harold revient de la réunion. Les infos : on a la liste des coureurs, on doit aller faire peser et mesurer nos bateaux à 9h demain matin (les kayaks doivent faire 11 kg et 4,5 mètre de long, puis 0,60 mètre de large à l’arrière). Ils remettront les dossards à ce moment. La cérémonie d’ouverture commencera avec la parade devant notre hôtel à 20h. C’est nous qui paradons, évidemment, à la manière des parades qu’on voit au début des Jeux Olympiques. Harold enfile son spag et hop, on est partis!

20h—Toutes les équipes sont là, par petits groupes derrière l’estafette qui porte la pancarte de son pays. Les villageois nous encerclent, prennent des photos. Des caméras de télé, des photographes avec leur carte de presse, bref, le cirque est parti! Je porte le drapeau, on se fait voler quelques clichés. On jase avec les Tasmaniens qui attendent à côté de nous, jusqu’à ce qu’on les déplace : ça marche par ordre alphabétique. Je vois mon amie Jennie Goldberg qui course pour les États-Unis. Je vais lui faire un petit coucou rapido. On s’est pas vus depuis les dernières Coupes du monde en 2009. Elle est avec Tom Weir, un autre très sympathique coureur. On se met à jour et décide de faire l’entraînement du lendemain matin ensemble.

20h35—La parade commence. ‘Canada!’ dit l’annonceur au micro. On commence notre procession dans les rues de Sort, précédés des Brésiliens, suivis par les Croates. Les balcons sont remplis, les gens nous applaudissent, prennent des photos. Je remarque des gens très âgés qui nous observent de leur balcon. Ça doit faire drôle, que je me dis, d’être rendu à cet âge et de voir la parade plutôt que d’en faire partie. La vie est un cycle…Et les petits qui nous regardent les yeux écarquillés, accrochés au jupon de leur mère. Quels désirs, quels rêves sommes-nous en train d’éveiller en eux? Harold me pointe du doigt un illustre inconnu d’une cinquantaine d’années qui regarde passer la foule : Jean-Pierre Burney. Un Belge qui a été champion du monde 3 ou quatre fois en descente dans les années 70. Il a peut-être même été champion des Championnats mondiaux qui ont eu lieu à Jonquière en 1979, sur la Métabetchouan. À valider.

22h30—De retour à l’hôtel, on oubliera vite la cérémonie d’une heure à laquelle on a assisté, tous entassés sur des chaises de patio sur un parterre gazonneux. J’ai quand même vu pour la première fois Richard Fox, une légende du kayak Nord-américain et mondial. C’est lui qui a déclaré les mondiaux ouverts, au nom de la fédération internationale de canoe. Je retiens une chose de son discours : on est tous là pour célébrer le plaisir de pagayer avec nos talents respectifs.

Jour 4
 
 
 
 
 

 

5h—‘Et les oiseaux chantent la liberté’. Du haut de mon lit à 2 étages, j’ai le nez collé sur la fenêtre qui offre une ouverture dans la toiture de notre appartement. J’entends les oiseaux qui mettent leurs potins à jour, avant de s’affairer…Je vois le ciel rosé, les montagnes, quelques toitures et un mur qui a dû, jadis, servir de devanture pour un fort, à une certaine époque médiévale. Le clocher non loin sonne à toutes les quinze minutes. J’avais connu ça aussi en Autriche, à St-Martin, pendant les Coupes du monde en 2006. Quel beau moment pour faire ma méditation matinale et décider mon intention pour la journée.

7h—Le plaisir de pagayer…c’est ce que je retiens de ma méditation. Accepter le rythme soutenu des rapides comme une chance de vivre de belles sensations, et non comme un danger potentiel. Après tout, même avec la fatigue, j’ai descendu des rivières bien plus grosses. En jasant avec un Allemand hier, celui qui entraîne en fait les Japonaises, je me suis rappelé de ça. Il m’a demandé comment ça que j’aime autant cette rivière. ‘Parce qu’il y a beaucoup d’eau et que ça descend vite’ que je lui ai dit. Il avait du mal à me croire. Pour lui qui a fait cette rivière par plaisir, et non parce qu’il y compétitionnera, c’est trop sportif et il se fait trop brasser. C’est pas son genre qu’il dit.

9h—La pesée des kayaks. Il manque 0,2 kg à mon kayak. Harold propose qu’on y ajoute un sac d’air à l’intérieur, en arrière, qui sert en cas de sauvetage à faire flotter le kayak et éviter que le kayak se remplisse trop d’eau. On doit en avoir deux, obligatoirement. J’en aurai trois. Je repasse à la pesée…11,2. Super! Le casque et la veste de sauvetage ont aussi passé le contrôle, d’après les règlements de la fédération internationale. On peut aller s’entraîner.

9h30—On passe chercher Jenny à son camping. Je me trouve bien conformable à comparé à elle, dans mon 4 et demi.

10h –On se met à l’eau. Beau soleil, mais le vent!! Notre plan, à Harold, Jenny et moi : on descend sans arrêts, j’ouvre la ligne, Jenny suit ensuite Harold ferme. En descendant, je me rappelle le plaisir mais surtout, je suis très concentrée sur les lignes. J’ai un sentiment de contrôle sur mon embarcation que j’adore. Je ressens la fatigue et c’est là que je me dis : souris Stef! Pour le sprint final, j’y mets la gomme. Je sens la force dans mes bras et mon tronc, mon bateau est stable, ma respiration rapide. Je termine mon parcours d’entraînement satisfaite de mes lignes, de mon rythme. Demain avec le stress, il faudra reproduire tout ça aussi bien et pousser encore un peu plus pour les deux derniers kilomètres.

14h30-c’est le départ de François dans quelques minutes. Harold et moi on est sur le bord de la rivière et on s’assure qu’il a tout ce qu’il lui faut. On a révisé sa stratégie, on l’encourage…support d’équipe, naturellement.

14h49 — Son départ est donné, il fait une excellente entrée dans les rapides, on le perd de vue. On saute dans la voiture et on va l’attendre au 2e pont, tel qu’il nous l’a demandé, pour lui donner le pep qui lui permettra de finir en force.

15h05—Il arrive sous le pont, ralentit un peu mais nous, on lui crie : ‘plus fort, plus fort!’ Il reprend son souffle, réaccélère la cadence puis entre dans le dernier segment. On le perd de vue et on le retrouvera à la fin du parcours…

15h-30 On regarde le tableau des résultats, François est 10e. Mais il y a tellement de bons coureurs à venir qu’on ne se fait pas d’idées. Il a eu une bonne course, c’est ce qui compte. Toutes les équipes, entraîneurs et femmes, sont rendues à la ligne de départ pour supporter les hommes. C’est la frénésie. Loic Vynisale, un copain Français, a gagné par 5 secondes le titre de Champion du monde avec un temps de 19.02 minutes. C’était beau. Un Allemand et un Slovène l’ont suivi de près.

17h—Je pars faire un entraînement sur le lac en amont de la rivière. Trente minutes pour décanter les émotions de la course observée aujourd’hui et centrer mon intention. Chaque coup de pagaie passé dans l’eau du lac d’un vert clair me sert d’ancrage avec moi-même et mon bateau. Je teste mes différentes vitesses. Je sais que je ne serai pas la plus vite sur la rivière. Je suis réaliste. Par contre, je sais que je peux être la plus vite par rapport à mes temps en entraînement. Quand je course autrement dit, c’est pour moi-même, avec moi-même. Tout ce qu’il y a autour me sert de stimuli pour me dépasser. Je sais, certains ici coursent pour être Champions du monde. Moi, j’ai fait d’autres choix de vie. Je les assume très bien et je me sens privilégiée d’être parmi les meilleures au monde sur cette rivière. Je suis fière en fait lorsque je pense à tout le chemin que j’ai parcouru sur des rivières et qui a contribué à bâtir ma confiance, qui fait aujourd’hui de moi la kayakiste que je suis. Cette séance me sert de connexion avec l’exploratrice en moi…la sirène d’eau vive.

19h—Un bon plat de pâtes au pesto et poulet, de la bonne compagnie. Un jour à la fois. Je n’anticipe pas la course. Je suis prête à performer sur cette rivière. On verra demain comment ça se présente.

Jour 5—Course classique K1 Femmes

Je me sens d’attaque. Mon yoga d’avant-course m’a bien ancrée, je suis contente d’être là, mon stress me donne une poussée d’adrénaline qui me garde bien focusée sur l’objectif : descendre le parcours en vitesse et en équilibre, bien ancrée, jusqu’au fil d’arrivée. Le niveau de l’eau a monté, il est plus haut encore qu’à l’entraînement. C’est un défi supplémentaire. Tout va se passer très vite. Ma stratégie est simple : départ solide, entrée dans les rapides avec la bonne vitesse et rester sur le tapis roulant des vagues, en suivant le rythme. Très penchée sur l’avant si j’ai à franchir une vague qui fait un mur d’eau. Je sais toutes mes lignes. Les deux derniers kilomètres, je donne tout.

14h40 –Mon départ est lancé. J’aime mon contact, ma vitesse, j’entre dans le rapide avec appétit de dévaler la rivière. Je sens la facilité, la glisse, je suis bien. La descente se déroule à merveille, j’arrive bientôt au saut de l’ange. J’esquisse une vague et, de la pale gauche, j’atterris dans un petit seuil, mais voilà, je n’ai pas d’appui. Je perds l’équilibre. Je retrouve un appui, mais très mou et mon bateau est presque renversé. Je tente de replacer mon bateau à l’endroit une fois, deux fois, trois fois…la rivière m’amène avec elle, je suis presque chavirée…Je tente un esquimautage, puis un deuxième…Je n’ai plus de souffle. Pas de veine. Je sors du bateau et la nage commence. Je tiens mon kayak et ma pagaie, enfile sous une vague, une deuxième, une troisième. Je nage tant que je peux vers la rive gauche. Je vois un kayak de sécurité. Il va prendre mon kayak, je n’ai plus le choix. La course est finie…Il m’a reconduit dans un contre-courant puis j’ai nagé jusqu’à la rive. Je suis sortie de l’eau, incrédule. Aucune blessure, j’ai ma pagaie. Reste à voir le kayak est dans quel état. Je marche le long de la rivière escarpée, trouve quelques spectateurs qui me demandent comment je vais. Bien, dans les circonstances ça aurait pu être pire. Le kayak n’est pas en état de descendre la rivière. Les Américains sont dans le coin et me voient arriver. Ils m’ont offert des vêtements chauds et ont monté mon kayak au bord de la route. Harold est arrivé, on a pris mes affaires et on s’est rendus à l’hôtel en voiture. Ça ne m’est jamais arrivé auparavant. Mais c’est ça mon sport. Le risque est là, la rivière est maître. Je suis l’élève…un coup de pagaie mal placé m’a coûté la course. Une fraction de seconde, une malchance.

16h—Pas le temps de souffler, il faut absolument réparer le kayak tout de suite, pour qu’il ait le temps de sécher. Je trouve de l’aide auprès de l’équipe allemande, qui a tout le matériel requis (réside d’époxy, carbon, carbon-kevlar, rectifieuse, papier à sabler, etc.). Je travaille là-dessus toute la soirée, avec l’aide de mon coéquipier François.

Jour 6

9h–La course en équipe est annulée. Il a plu toute la nuit. La rivière est tellement en crue que le départ de la classique, un stationnement au bord de l’eau où les tentes des officiels et les toilettes étaient, est innondé. Les tentes restent en place mais les poteaux frétillent sous la force du courant. Les toilettes portatives sont sur le côté, presque toutes ensevellies d’eau, retenues par les arbres tout aussi innondés. Dans les petits cafés de Sort, les coureurs prennent leur déjeuner et les potins abondent : ‘Les Championnats seront annulés’, ‘Il n’y aura que le sprint dimanche’, ‘si la police voit des kayakistes descendre la rivière, ils auront une amende’. Enfin, moi je laisse faire et je vais plutôt voir mes réparations de la veille. Ça bien séché, mais il y a encore du travail à faire. Je m’y mets sans tarder….

14h—l’heure du repas. La pluie vient de cesser. Ce sera un après-midi sans kayak. François et moi on décide d’aller à la montagne pour une randonnée.

17h-Retour à l’hôtel. Les réparations sont belles, mais pas toutes sèches. Tomas Slovak a vu les dégâts sur son bateau et les réparations…j’attends son verdict pour savoir combien il va me charger de supplément pour avoir accidenté son kayak. C’est la vie! La question maintenant : est-ce qu’on aura une course demain, en classique pour les maîtres et est-ce que le sprint de dimanche aura lieu? Si oui, où? J’espère vivement que les mondiaux ne s’arrêteront pas là…Les ‘eaux braves’ ne m’ont pas tout donné ce que j’attends d’elles. Je dois retourner à l’eau. J’ai faim de courser.

19h–Harold revient de la réunion des chefs d’équipe. On coursera demain, yéééé! Aux nouvelles ce soir, les ravages des pluies torrentielles des derniers jours. Quelques routes abîmées, des maisons et des quartiers sous l’eau…Nous à Sort on s’en tire très bien finalement. Avant d’aller au lit, je vais voir les réparations sur mon kayak. Demain, on repart à neuf.

Jour 7

La pluie, encore la pluie. Réunion des chefs d’équipe, le plan a encore changé. On ne course pas aujourd’hui. Les organisateurs s’arrachent les cheveux de sur la tête. Ils ne savent plus quoi faire pour que les Mondiaux se poursuivent et se terminent! Le plan B : courser sur une autre portion de la rivière, en aval. Ce sera donc une journée d’entraînement sur le lac. Toutes les équipes se sont passées le mot on dirait. À 10h le matin, on était presqu’une centaine à s’entraîner sur le lac.  En fin de journée, les organisateurs ont confirmé le déplacement des compétitions sur la section en aval, en espérant que la pluie cesse. Aux nouvelles, encore les ravages des pluies diluviennes…

16h Le nouveau parcours est ouvert pour l’entraînement. Je fais deux descentes. Ça sera très bien comme parcours.

Jour 8

9h–J’ai mon dossard, mon départ est à 15h39. Un entraînement ce matin avant que le parcours ferme pour la course en équipe et un autre de réchauffement avant ma course en début d’après-midi. Entre les deux, je relaxe et me concentre sur les sensations, le nouveau parcours.

16h–Course terminée. Une belle descente, stable, sur les lignes, quoique lente. Ce sera une 4e place, plusieurs secondes derrière la 3e. Quoi d’autre à dire? Un parcours relativement facile, quelques branches à l’eau à éviter. Le soleil radiait. Je pense que j’ai souri en descendant, à tout le moins dans ma tête, même si ça me faisait mal dans les bras et que mon cardio était à son max. Après la course, en attendant les résultats, je sentais le ‘spleen de course’. Une drogue naturelle dont je suis accroc, je l’avoue.

18–Le temps de mettre à jour mon blogue avant d’aller souper à 20h. Demain, ce sera la fin des Championnats mondiaux, avec les épreuves du sprint. Il me reste deux manches à faire. Ce sera sur les premiers 590 mètres du parcours d’aujourd’hui. Une piste de course aux vagues distancées. Le niveau aura baissé, si le beau temps se maintient jusque là. Ok, demain je donne absolument TOUT.

Jour 8

6h–Il fait un soleil radieux. J’ai choisi cette heure pour m’entraîner seule sur la rivière, avant l’arrivée de toutes les équipes. J’ai le parcours à moi, les montagnes pyrénées au creux desquelles la rivière coule m’offrent une présence, telle une force bienveillante. La fraîcheur des montagnes s’élève comme un voile semi-opaque tranquillement dans les airs tandis que les rayons du soleil la transperce çà et là. C’est mon temps. Je dirais même plus : je suis ici, maintenant. Comme je l’ai été jadis, à de nombreuses répétitions, sur les rivières du Québec et d’ailleurs, au rendez-vous avec moi-même et la nature, au lever du soleil. Il n’y a rien pour remplacer l’énergie qu’un décor comme celui-là m’offre, lorsque je suis assise dans mon kayak. J’observe l’eau qui coule; sa direction, sa vitesse, sa couleur, sa forme. Sur le bloc de départ, en simulation de course, je me fais le décompte. ‘Dans 10…5-4-3-2-1’ Je me lance. À la mi-parcours, je vois le chrono de ma montre collé sur mon kayak devant moi. Ok, après 54 secondes la respiration devient difficile. Reconnection. Inspire-expire. Pale solide. Accélération. Je franchis la ligne d’arrivée…ça m’a pris 1 minute 48. Je refais le parcours. Cette fois, pas de surprise. Comme un Mario Bros qui va chercher des points en chemin, je me place une ‘boite d’air’ à la mi-parcours, directement sur ma ligne. Drôle d’idée? Il faut ce qu’il faut pour occuper cette partie de moi qui dit : ça fait mal, on peux-tu ralentir? Car on a pas le temps de ralentir. C’est Lance Armstrong qui disait je crois : la douleur est éphémère, l’abandon dure pour toujours. Je suis restée sur mon appétit de ma classique, qui s’est abruptement interrompue après un déséquilibre. Alors toute ma détermination y est, plus que jamais. Rien ne me fera manquer mes deux manches. Objectifs: retrancher 3 secondes de mon temps de pratique à la course.

9h–L’entraînement est terminé, je me suis changée. Mes vêtements de kayak mouillé sont accrochés sur  les rétroviseurs latéraux de la voiture. Les équipes débarquent et s’habillent pour se mettre à l’eau. Assise dans le coffre arrière de la mini-van, je bois une bouteille d’eau des pyrénées et savoure la lumière qui rayonne de toute sa blancheur, avant de retourner à l’appartement chercher mes deux coéquipiers.

10h On revient sur le site. Baladeur dans les oreilles, j’écoute The Hush Sound, leur dernier album. En même temps, j’observe la course des C-1, question de valider ma ligne (le chemin que j’emprunte sur la rivière).  C’est bon, j’avais vu juste. Je me sens super bien. Cette course m’appartient. Je retourne à l’auto. C’est l’heure de me changer. Je m’habille et, à chaque vêtement de kayak que j’enfile, je me répète mes mots clés : contact, recharge, light. J’enfile mon dossard, le numéro 64. En me voyant dans le reflet de la vitre du passager de notre voiture, casque sur la tête, dossard enfilé, prête à aller courser, je prends une grande respiration et me sourit. C’est moi, mais c’est aussi  mon coach qui me regarde. Quel coach vous demandez-vous? Moi. Je suis mon coach, le seul que j’ai toujours eu, sur qui j’ai toujours pu compter. L’histoire serait trop longue à raconter. Il faut venir entendre mes conférences pour savoir, ou il faut m’avoir côtoyé durant toutes ces années passés, tandis que j’ai donné sur la rivière de tout mon coeur et investi mes énergies…toute ma vie, au détriment parfois de l’équilibre. Ouais, j’ai appris. Alors en me voyant dans le reflet, je me souviens. Je sais qui je suis, pourquoi je suis là, ce que je viens faire. Le stress ne m’envahit pas. Il m’anime, m’allume. Juste pour cet état dans lequel je me sens, c’est fantastique d’être rendue ici, enfin!

La routine se poursuit. Je prends mon kayak, ma pagaie, descend à la rivière. Me mets à l’eau devant les équipes qui s’affairent, les autres athlètes qui partent avant moi et qui sont sur le bloc de départ. L’annonceur au micro parle des départs, des coureurs en espagnol…ou en catalan. Je ne sais pas. Je suis dans ma bulle. Je m’échauffe, me lave les mains avec du sable que je prends dans la rivière et que je frotte sur ma pagaie, pour ne pas qu’elle glisse. Dernier moment: je mets de l’eau sur ma jupette de néoprène noir, ce qui lui donne momentanément un aspect miroitant. Dernier regard du coach:  »Vas-y! »

Deux coureurs avant moi, je m’approche du bloc de départ. Je suis prête. On peut partir maintenant, je suis prête! Je sens la descente, j’anticipe la ligne d’arrivée. C’est tout inscrit en moi, après de multiples visualisations, incluant les sensations. La ‘sensualisation’ si vous préférez. J’aime bien.

Mon départ est donné. Les premiers coups de pagaie servent à prendre de la vitesse, donc de la stabilité. Ils sont lents et forts, puis, ils s’accélèrent pour être très vite et légers dès que j’entre dans le courant. Retour à une vitesse rapide, mais moindre que le sprint de départ. Toute la force est déployée à chaque coup. La vision est excellente. La stabilité aussi. Le tapis de vague s’en vient. Glisse. Recharge, penche par en avant, contact. Réaccélération, inclinaison du corps sur l’arrière légèrement pour raccourcir la trajectoire, vite ramené sur l’avant et cumuler la vitesse dans cette direction. Glisse. Quelques mètres avant la fin, la douleur se manifeste, je refuse de la sentir. Force. Mes coups de pagaie sont plus longs et très forts, le plus que je peux. Finalement, j’accélère pour les dix derniers coups…Vitesse! C’est fini. Yess! Le temps, je l’ignore. J’ai pas vu le tableau. Mais je vois celui sur ma montre. J’ai réussi à faire 3 secondes plus vite, mon objectif. J’espère que le chrono des officiels aura aussi enregistré ce temps. Je décompresse…

Harold m’attend à l’arrivée. Je vois mon temps. Oui, j’ai réussi. Bravo qu’il me dit, très belle course! Je remonte le parcours et reçois les félicitations du chef d’équipe italien, on était devenus copains la veille en discutant après un entraînement. Je salue les parents de Yann Claude Pierre (C1 Français) qui m’ont dit m’avoir encouragée pendant que je coursais. C’est gentil, merci. Sur l’eau par contre, on entend rien, ni on ne voit la foule…enfin, dans mon cas aujourd’hui. C’est bon signe. J’étais bien focusée. J’ai pas vu le classement avant de faire ma 2e manche. Qu’importe.

13h15. On reprend la routine. Habillement, échauffement…le monde s’accumule anormalement dans le contre-courant. 13h30, mon heure de départ et pourtant, il y a bien des dossards qui ne sont pas passés et qui sont avant moi… L’annonceur a arrêté de nommer les départs. J’y porte à peine attention. Moi, je suis prête. Très prête. J’ai révisé ma ligne et je sais quoi faire pour au moins refaire le même temps.

Je suis sur le bord de la rivière, dans mon kayak. J’attends mon tour, bien concentrée. Harold vient me voir en courant: Stéfanie, vite, c’est à ton tour! En temps normal, c’est assez pour faire rater le départ d’un athlète. Soit qu’il n’arrive pas à temps sur le bloc, ou qu’il débute sa course de travers. Moi? Full zen comme dirait l’autre. Je sais pas, on dirait que je m’y attendais. Ça m’est arrivé déjà il faut dire, alors j’ai appris. Je suis restée calme, j’ai fait comme si de rien n’était. Mon départ a été béton, fort, même mieux que le premier. Ma course? Je saurais pas dire. On dirait que celle-là s’est faite sans penser, sans douleur. Liberté. Je me souviens juste des derniers coups de pagaie à l’arrivée…ah ouii ceux-là ils ont fait mal et un a manqué de force un petit peu…Satisfaction. Plaisir. Le temps? La montre dit pareil que la première manche. Yesss! Stef, t’as réussi deux manches avec constance. Harold m’attend à l’arrivée. Il me serre la main: ‘Félicitations! Je pensais pas que tu aurais un départ aussi solide avec ce qui est arrivé.’ Je lui ai répondu: ‘ Tu sais Harold, j’ai pas autant d’entraînement présentement que les filles qui sont ici, mais j’ai l’expérience’. ‘Bravo’. Le tableau a montré mon temps : j’ai retranché une autre seconde. Hé bien, c’est un bonus! Je suis super contente. Les filles qui franchissent le fil d’arrivée après moi me feront descendre de la 10e place à la 30 quelque sans doute…mais je m’en fous. Mon plaisir, je l’ai eu. Je suis reconnaissante envers la vie, envers moi. J’ai une pensée pour mon chum…je suis heureuse. Je reste sur le fil d’arrivée jusqu’à ce que je vois François traverser. Après, je me paye une descente. Moi, toute seule, avec moi toute seule. La classique des maîtres, mais à partir de l’arrivée du sprint, pour encore 3 km… Il fait soleil, le rivière est belle. Je suis en Espagne et je vis ma passion.

Le soir venu, on a eu un party de fermeture des championnats mondiaux. Tomas Slovak est reparti avec mon kayak, que j’ai acheté à rabais finalement. Il me l’apportera l’an prochain, aux Coupes du monde…ça m’évite de devoir payer 2000$ de transport et dédouanement. On se couche aux petites heures du matin, les rues de Sort sont remplies de joie, bras dessus bras dessous, un verre de bierre à la main. Les champions du monde sont heureux, et moi aussi.

Voir les résultats (désolée, il n’y a pas de photos de moi) : 4e course classique des maîtres, 30 course sprint www.sort2010.org

Retour à Shanghai
24h de déplacement plus tard, le mur m’attend. Pas le mur de Chine, le  mur de la réalité. BANG. Mais où elle est la nature, me dit mon enfant intérieur? Oublie-ça, ici c’est autre chose. Je suis malade. Une journée de va et viens aux toilettes, cinq jours de maux de coeurs. Je recommence à vivre une semaine après les mondiaux. Mes idées sont en place. J’ai commencé avec bonheur l’enregistrement de ce qui sera mon premier DVD Peindre sans pinceau. Un projet de longue date. Le bonheur est ici aussi. Il se présente autrement. Le défi, c’est de savoir le reconnaître lorsqu’il porte un autre chapeau.

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2 réflexions sur “Journal de compétition–Championnats mondiaux

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