La fin du premier chapitre


Tout est opportunité

Depuis que j’ai vu Jet Li, mon désir d’aller à la rencontre d’artistes chinois était plus grand que jamais. Mais, entre la volonté de passer à l’action et l’action elle-même, il y a un pas à franchir. Un grand. J’ai dû lever le pied assez haut, voire même prendre un élan, pour passer par-dessus ce que j’appelle « la résistance » que j’ai connue tout le mois d’avril. Histoire de la découverte d’un nouvel outil pour apprécier le processus (lire Comme un oiseau en cage) et résultats inespérés (lire Rencontre d’artistes chinois d’exception).

Actuellement au Québec en visite, je profite de ce moment pour refaire le plein, concentrer mon intention pour mes projets en Chine et partager en personne le fruit de mes récents efforts dans des conférences et de la formation.

Comme un oiseau en cage

Oiseau en cageVendredi matin, 7 heures. Le parc Fuxing est bondé, littéralement. Ce parc, héritage légué dans les années 50 par la France à la Chine, possède une multitudes d’arbres et de fleurs qui ont été importés du continent européen, et dont l’aménagement est très français. Jadis interdit aux Chinois, ils en ont depuis pris possession d’une belle manière. Il y a des coureurs pour un jogging matinal qui se frayent un chemin sur la piste jalonnant le parc, des marcheurs qui avancent d’un pas sûr, d’autres qui vont à reculons, pour soit disant équilibrer leur énergie. Il y a du monde partout. Les gens sont à peu près tous de la génération de Mao. Il y a du monde partout. Je m’arrête un instant, pour observer les multiples tableaux juxtaposés devant et autour de moi :

Des femmes dansent sur la musique de leur radio-cassette portable
Des femmes dansent sur la musique de leur radio-cassette portable
  1. 10 femmes font des échauffements sur le bord d’un étang, tout en hurlant des sons de manière tribale
  2. 20 personnes en train de faire du taïchi ensemble, au son d’une musique zen
  3. 6 hommes jouent aux cartes
  4. 15 femmes dansent en ligne sous le son d’une musique que projette leur magnétophone portable;
  5. 20 autres femmes qui, juste à côté, dansent elles aussi en ligne, sous le son d’une autre musique que projette aussi leur magnétophone portable (beau mélange!);
  6. Un type sautille sur un pied en avançant;
  7. Un autre marche à reculons pour soi-disant équilibrer son énergie
  8. Un homme simule une valse avec une partenaire imaginaire, sur une musique tout aussi imaginaire;
  9. Un couple l’accompagne sur la même musique!
  10. Un homme enlace un platane d’une centaine d’années et fait quelques prières devant celui-ci;
  11. Une femme bossue, d’un âge vraisemblablement très avancé, fait le grand écart la patte droite en l’air, accotée à un arbre;
  12. Une homme joue au diabolo;
  13. Une femme chante de l’opéra pour deux de ses amis, assis sur un banc;
  14. Finalement, un gardien de sécurité fait sa tournée, mains dans les poches, coiffé d’un képis et vêtu d’un parkas gris à double boutonnière, l’air blazé.

Jusque là, la scène n’a rien de si spécial. Je veux dire que, c’est banal maintenant pour moi de voir des Chinois danser, chanter, faire du yoga, du taïchi, seuls ou en groupe, enlacer des arbres (ça, je pensais pourtant être la seule à le faire!). Les parcs à Shanghai servent à cela. C’est le lieu de rencontre des gens qui ont l’âge de la retraite. J’en vois aussi des plus jeunes faire leur jogging. Mais les parcs, c’est le lieu où les gens retraités « font leur social » et leurs exercices.

Par contre, pour la première fois ce matin là, j’ai porté plus attention qu’à l’habitude au son. À l’extérieur du parc, les voitures qui passent sur l’autoroute klaxonnent et le bruit des moteurs fait un bruit de fond sourd. Par-dessus cela, des rires, des conversations, des obstinades sur l’actualité. Mais surtout, le chant des oiseaux. Je les entends, mais je ne les vois pas. Pourquoi? Tout simplement parce qu’ils ne se présentent pas comme je suis habituée de les voir : en volant. J’écoute tout en cherchant du regard et je vois une boîte carrée, suspendue à un arbre, recouverte d’une housse de tissus bleu. Puis, j’en vois plusieurs autres, toutes de la même grosseur, soit d’environ 30 cm carrés. Il y en a des dizaines. Je m’approche pour constater que ce sont des cages de bambou, contenant chacune un oiseau. Ceux-ci ressemblent à la fois à des Merles d’Amérique, pour leur couleur brun et oranger, et à des étourneaux, pour leur physionomie et la diversité de leurs chants.

Je n’avais jamais remarqué ce genre de scène auparavant. Je suis intriguée. Une vingtaine d’hommes, jeunes et moins jeunes, arrivent avec deux ou trois cages accrochées à un bâton, comme des baluchons. Comme un oiseau en cageIls se regroupent, accrochent la cage de leur protégé et soulèvent la housse pour permettre aux bêtes à plumes de chanter, tandis qu’eux s’allument une cigarette. Ils parlent, peut-être de leurs oiseaux, peut-être pas, rient, argumentent, puis ils changent leur cage de place. Un support de métal d’environs deux mètres de long, en forme de U à l’envers, semble être la zone de réchauffement; là où les oiseaux font leurs vocalises. Après, ils sont placés dans les arbres, dans leur cage.

Au début, la Nord-Américaine que je suis a été choquée : des oiseaux sauvages en cage, quelle honte! Mais, la Chine faisant lentement et sûrement son œuvre sur moi, le Bouddha qui prend sa place en moi a répondu : « Vraiment? Rien n’est bien ou mal. Tout est opportunité. » Intriguée, en bonne élève face à son maître, je me suis assise au bord d’une rocaille pour écouter davantage ce que les Chinois étaient en train de m’enseigner, avec leurs oiseaux en cage.

Une prison qui offre à manger, à boire et le droit de chanter, lorsque le rideau est levé, pensais-je. Quant au droit de voler, il a été remplacé par un gérant d’oiseau qui les transporte dans leur cage de bambou… Je ne pouvais m’empêcher de croire que, aussi attentionnés qu’ils puissent être à nourrir leurs muses, à les amener promener au parc voir leurs copains qui sont comme eux dans des cages, ces hommes ne pourraient jamais remplacer une chose que ces bêtes n’ont plus : la liberté. Est-ce qu’une fois en cage l’oiseau oublie la sensation que lui procurait ses ailes, lorsque jadis il planait au gré du vent et comme bon lui semble? A-t-il oublié les sensations de lourdeur et de légèreté, que je présume qu’il a au décollage et à l’atterrissage?

Et si j’ouvrais la cage de ces oiseaux? Combien d’entre eux partiraient à voler, combien d’entre eux reviendraient dans leur logis? Combien d’entre eux choisiraient la liberté en ne remettant plus jamais les pattes dans leur cage et par conséquent, combien choisiraient le risque qui vient avec la liberté?

« Tout est opportunité», répéta la voix en moi.  Et si ces oiseaux en cage étaient ceux qui, justement, avaient attiré à eux leurs gérants d’estrade? Si tout est opportunité, alors est-ce que la cage devient l’outil nécessaire pour développer un élan qu’on appelle la volonté? Est-ce cette volonté qui donne le ton à leurs jacassements? Beaucoup de questions, peu de réponses.

Dans ce discours intérieur, un silence s’est fait entendre, marquant une transition dans ma perspective. Des oiseaux, je suis passée aux humains. Je me suis franchement demandé : est-ce qu’on en vient à oublier la légèreté, la liberté, lorsqu’on est dans la case du 9 à 5h, enracinés dans une routine ou encore coincés entre toutes nos obligations? Pourquoi disposons-nous de notre liberté en se contruisant une telle réalité? Qui n’aimerait pas avoir un gérant pour s’épargner une part du stress qu’engendre une plus grande liberté? Et puis, si tout est opportunité, quelle est la mienne ici, en Chine? Une sensation est montée en moi. Celle de ne pas pouvoir voler, ou de croire que je n’y arriverais pas si j’essayais. Celle de me sentir prisonnière de ma liberté! Tout ces changements dans ma vie, le fait d’avoir démissionné de mon emploi au gouvernement et d’avoir quitté ma cage dorée, pension et retraite assurés, le fait d’avoir tout vendu au Canada, d’être à Shanghai depuis 6 mois, la rétrospective que je fais de ces changements effectués en un an presque jour pour jour, devraient me procurer un sentiment de légèreté en permanence, non? Ce n’était pas le cas. Pourquoi? Il me manquait un élément. Je n’arrivais pas mettre le doigt dessus. Ma visite au parc a servi à éveiller une sensation qui m’habitait, sans pour autant m’avoir donné toute la réponse.

Je l’ai trouvée quelques jours plus tard, en allant visiter mon ami Tony qui s’était cassé une cheville en faisant du patin à roues alignées. On a parlé de la force du corps, celle qui lui permet, en toute conscience et sans notre intervention, de se reconstruire. Simplement qu’en prenant du repos, on permet à notre corps de faire son travail. Sur mon chemin du retour, tout est devenu clair. N’avais-je donc pas encore compris? Après mon aventure sur le Nil blanc, dans E-Thunder, je devrais savoir pourtant très bien que mon corps et moi, c’est deux choses. Moi je veux avancer, je sens ma voie. Lui, il résiste aux changements, parce qu’il n’a plus ses repères. Il le fait sans me demander la permission, en me privant de la sensation de légèreté qui m’habite habituellement. Ma tête sait qu’il est important d’aller de l’avant, de rencontrer des artistes chinois, mon cœur souhaite que ça se produise, mais mon corps n’arrive pas à prendre le téléphone, à passer à l’action. On dit que lorsqu’on a trouvé la source du problème, le problème est à moitié réglé? L’impatience parfois me gruge.

J’ai mis encore quelques jours à passer par-dessus cette résistance. Les séances de méditation au parc Fuxing, des discussions à propos de ma réflexion avec mon amoureux, avec des copines quelques coachs et amis, puis un retour dans mon bagage de kayakiste, m’ont donné le reste de la réponse. Mais pour trouver cette réponse, j’avais besoin d’une autre question : Si je considère que tout est opportunité, en quoi cette résistance pouvait-elle m’être utile, vraiment?

La réponse est dans la rivière. N’importe laquelle. Toutes celles que j’ai faites. Celles qui coulent partout dans le monde. C’est le cours normal des choses, voilà tout. Une roche se présente? L’eau n’arrête pas de couler, mais elle ralentit. Elle embrasse la roche en en faisant le tour, revient derrière se heurter contre celle-ci. Elle a certes perdu de la vitesse et se retrouve dans cette zone qu’on appelle contre-courant, derrière la roche. Elle est turbulente, elle éclabousse, plonge au fond puis revient à la surface, se mélange avec de l’air au passage et devient donc blanche. Elle est vivante, c’est l’eau vive. Elle demeure dans le contre-courant un bon moment, avant de retourner dans le courant. De quoi a-t-elle besoin pour y retourner? De la vitesse. Et comment elle arrive à l’accumuler cette vitesse? En faisant des mouvements circulaires, dans le contre-courant.

Nous, êtres humains, composés à 65 % d’eau minimum, nous ne sommes pas différents. On file à toute allure, on se heurte à un obstacle, on ralenti. On veut parfois faire abstraction de ce qui bloque notre chemin, mais l’attraction du contre-courant prend le dessus. Alors on tourne en rond, on se demande pourquoi, on voit le temps qu’on perd, on s’impatiente et on se révolte parfois, contre soi-même peut-être. Puis, on va voir au fond de soi. Tout cela, pour reprendre de la vitesse et finalement, sortir de la zone de turbulences, et revenir dans le courant, zone de plaisirs.

Quel était donc l’enjeu à rencontrer ces artistes? La peur de les déranger, la peur de me retrouver avec une fin de non recevoir face à ma demande d’entrevue? Et l’enjeu, de ne pas les rencontrer, était de ne pas arriver à me monter un réseau d’artistes chinois, de vivre cette aventure en Chine en me ghettoïsant, parce que je ne parle pas assez le Chinois et de passer à côté d’une opportunité. Tout cela était sur le point de changer. Car cette fois-ci, le Bouddha en moi s’était affirmé.

 

Après la résistance, l’élan de l’inspiration

C’est dans cet état d’esprit que j’ai assisté au vernissage des œuvres de Shan Sa, artiste chinoise d’origine, française d’adoption. L’événement était organisé par la galerie Elizabeth de Brabant, sur la rue Fuxing, en collaboration avec l’Alliance française. Elle nous a entretenu, pendant une heure trente, de sa passion pour l’écriture, de son rapport avec la langue française et de son utilisation de la peinture, pour équilibrer son énergie, la peinture étant pour elle le Yin et l’écriture, le Yan.

Cette jeune femme de 38 ans aux longs cheveux noirs descendant jusqu’à la taille, le visage ovale et le regard perçant, transcende la sagesse et la jeunesse à la fois. Elle nous a parlé de ses premières armes avec la langue française, en nous confiant que sa bête noire, était les temps de verbe. Aujourd’hui, c’est devenu pour elle un outil, au même titre qu’un pinceau. Chaque temps de verbe a une utilité particulière qui trace, dans ses romans, un trait différent, selon qu’elle souhaite que s’imprègne, chez son lecteur, une émotion ou un passage.

En l’écoutant nous parler du passé simple, du passé composé, du présent et de l’imparfait, Shan Sa a réussi un exploit : me garder dans le moment présent. J’étais suspendue à ses lèvres. Elle manie la langue française d’une manière si éloquente, sa relation avec elle est si intime, qu’elle m’a rendue presque jalouse de ma propre langue. Elle est artiste peintre, certes, mais elle est mieux connue pour ses livres qu’elle a écrit en français : Impératrice, Alexandre Le Grand, La Joueuse de go, etc. Les premières lignes de son roman Impératrice sont si intenses, qu’elle réussit à nous faire oublier tout ce qui se trouve autour de nous. Elle nous amène dans le corps d’un enfant qui naîtra, quelques pages plus loin, et qui deviendra l’impératrice rouge, de la dynastie chinoise Tang, qui vécut au VIIe siècle. Grâce à sa rigueur, dans la recherche historique qui s’impose pour faire l’écriture de ses romans, elle arrive à donner l’impression au lecteur qu’elle a elle-même été, dans une autre vie, ce personnage de l’histoire. Les frissons sont assurés, parce que l’authenticité de la voix qu’elle emprunte dans ses écrits est prenante.

Ma rencontre en privé avec elle a été brève, à la fin de sa conférence. J’ai fait comme bien des gens, je suis allée la féliciter. On a échangé quelques mots, sur la peinture et l’écriture, qu’on pratique toutes les deux, à notre manière. Ce qui m’a permis de sentir de plus près son énergie vibrante. En revenant chez moi à vélo ce soir là, j’avais l’impression de voler sur ma bécane chinoise. J’étais de retour dans le courant.

Le lendemain, j’ai pris le téléphone et j’ai finalement appelé, en commençant par celle qui deviendra mon assistante en Chine, Fiona. Elle est étudiante en langue française de l’université Fudan, la meilleure à Shanghai. Elle parle et écrit le français surprenament bien et en plus, elle a un grand sens du devoir bien accompli et un bon esprit de synthèse. Un bon début pour ce qui nous attendait. J’ai préparé avec elle les entrevues que je souhaitait tant faire auprès de trois artistes chinois, que j’avais triés sur le volet selon ces trois critères :

  1. la qualité de leur travail;
  2. leur manière authentique de le mettre en valeur;
  3. leur personnalité.

Je souhaitais ainsi aller au-delà de ma première impression de l’art chinois, telle que présentée dans les galeries et trop souvent exécutée de manière mécanique, sans âme. J’avais déniché ces trois artistes en faisant des recherches sur le Web, en lisant des revues et journaux. Bref, je ne les avais jamais vus en galerie ou dans des expositions, là où je m’étais tenue à venir jusqu’à présent. 

 

Rencontre d’artistes chinois d’exception

M. Zhang Souchun

 

 

 

M. Zhang Chu Chun
M. Zhang Chu Chun

 

 

 

 

Il est arrivé à sa galerie, où était notre lieu de rencontre, sur sa moto à trois roues. Petit homme, agile sur ses béquilles, il se déplace avec assurance malgré son handicap, dû à une maladie infantile. Sa femme qui nous tenait compagnie jusque là et qui nous avait offert, à Fiona et moi, une bon verre d’eau chaude comme c’est la coutume en Chine, s’est placée en retrait derrière le comptoir.  M. Zhang s’est installé, assis sur une chaise, entouré de ses œuvres.

La rencontre, telle qu’annoncée par Fiona lors de la prise de rendez-vous, avait pour but de faire la connaissance d’un artiste chinois dont j’apprécie les qualités artistiques et de voir les rapprochements possibles entre son art et le mien. Son accueil a été chaleureux. La qualité de la traduction presque en simultanée de Fiona, les expressions dans le ton de la voix de M. Zhang, celles de son visage, de même que sa gestuelle avec ses mains, m’ont donné l’impression que nous parlions le même langage. Plus tard, j’allais retrouver cette impression aussi avec les deux autres artistiques que j’ai rencontrés.

M. Zhang peint à l’aquarelle d’une manière classique, c’est-à-dire en utilisant le pinceau et en respectant les règles de la composition, la répartition inégale des valeurs, le rythme. Mais ce qui m’a le plus attiré dans ses œuvres, c’est la lumière qu’il crée dans ses scènes typiques de Shanghai, où les bâtiments gris deviennent chauds, où les tours à bureaux, en fondus très subtiles, suffisent à mettre à l’avant plan et sans que ça jure, les maisons traditionnelles. Il peint par défaut des scènes de Shanghai, parce que, comme il le disait, il ne peut pas comme moi aller dans le bois et peindre des scènes en nature. Ce à quoi j’ai répondu que maintenant, moi non plus, alors je me mets à peindre comme lui des scènes de la ville! Il a commencé à peindre vers la mi-trentaine, alors qu’il travaillait dans un marché. C’était pour passer le temps, lorsqu’il y avait moins de clients. Aujourd’hui âgé d’environ 60 ans, il admet qu’il aurait aimé aller à l’université et étudier en Art, mais à cause de son handicap, ça ne lui était pas permis (Fiona m’a expliqué par après qu’en Chine, on considère qu’une personne handicapée est moins intelligente et que de toute manière, il n’y a pas les installations nécessaires pour recevoir ces gens). Il n’y a pas à se demander pourquoi, dans son histoire, M. Zhang ne reconnaît pas encore son talent d’artiste. Très modeste, trop même, il parle néanmoins de son contact avec le sujet, de la zone dans laquelle il entre lorsqu’il peint et qui lui fait oublier tout ce qui se trouve autour de lui. Il a aussi parlé de son plaisir à jouer avec l’eau et les pigments dans ses toiles. « M. Zhang, n’est-ce pas cela le talent » ai-je demandé, « Le fait d’être assez sensible pour sentir et apprécier ces sensations? » Il a souri, flatté. Mais il s’est empressé d’ajouter que le talent, c’est encore plus que cela à ses yeux. Il a fait référence aux nouveaux artistes, ceux de l’art contemporain. « C’est encore plus difficile de peindre cette forme d’art parce que ce n’est pas la réalité extérieure que vous représentez, mais la réalité intérieure».

M. Li Shoubai

M. Shoubai
M. Shoubai Li

Sa galerie est dans le même quartier que M. Zhang, mais à l’opposé, dans la section plus moderne de Taikang lu. Sa femme et lui nous ont accueilli avec un verre de thé. Ils étaient accueillants, mais ils m’ont paru l’air plutôt intrigués de notre visite. Nous les avons rassurés quant à notre intention d’établir un dialogue entre nos deux cultures et aussi, ils ont semblé flattés que je leur rappelle les raisons de mon choix de rencontrer M. Shoubai. Cet homme dans la mi-quarantaine, bénéficie d’une bonne presse à Shanghai. Ses œuvres peintes au pinceau sont magistrales par leur format et leur style est unique. Elles se situent entre l’art naïf et l’art figuratif. Issu d’une famille d’artistes bien établie à Shanghai, Shoubai se souvient des efforts qu’il a dû mettre pour apprendre ce qui allait devenir son métier plus tard. Il dit qu’il adorait dessiner et peindre, mais parfois, il aurait préféré aller jouer dehors, dans les longtangs, avec ses amis. C’est ce qui explique que dans ses tableaux, très souvent, on retrouve des enfants en train de jouer. Nous avons parlé du processus créatif, du commerce des œuvres, de la manière de conserver les œuvres sous verre et de son attachement au pinceau, outil symbolique et sacré dans la culture chinoise. La discussion avait jusque là un ton cordial mais formel. Quand j’ai abordé la question du papier découpé, son intérêt a complètement changé. Le papier découpé, c’est une tradition chinoise qui consiste à représenter des scènes typiques, en découpant au ciseau ou à la lame des formes et des textures aux allures de dentelles. Difficile à comprendre sans en avoir vu, car même une photo ne rend pas justice. Bref, je voulais en savoir plus sur cet art et comprendre comment il s’y prenait pour faire ces fioritures magnifiques. C’est à ce moment que l’enfant en lui est réapparu. Il a bondi de sa chaise, nous a laissés avec sa femme un instant. Elle nous a dit : « Il est parti chercher des ciseaux et du papier, il va vous faire votre signe astrologique chinois. » J’étais très surprise de cette spontanéité et de sa générosité. Parmi les artistes de la relève, comme l’a dit sa conjointe, il est celui qui maîtrise le mieux l’art du papier découpé. Il a en effet réalisé mon signe astrologique chinois, le tigre (qui est le même que le sien soit dit en passant), les yeux presque fermés. Le voir à l’œuvre fut tout un spectacle.

Démonstration de papier découpé
Démonstration de papier découpé

« C’est la forme la plus facile à faire » a-t-il dit, tout en faisant voler dans les airs les retailles et en faisant tourner dans sa main gauche le papier tandis qu’il tenait de la droite une viellie paire de ciseaux bien affûtés. Il m’a remis mon souvenir et j’ai promis que je le ferais encadrer, pour l’afficher dans mon atelier. Une heure après notre rencontre, je recevais sur mon téléphone portable un courriel de la part de son assistante qui me disait que Shoubai souhaite me revoir à une de ses activités.

M. Peng Minglian

 

 

 

M. Peng Ming Lian
M. Peng Ming Lian

 

 

 

 

Il nous a fallu une heure de métro pour se rendre chez M. Peng. Shanghai, c’est 17 millions d’habitants, alors on s’imagine que ce n’est pas tout le monde qui habite au centre-ville comme les deux autres artistes que j’avais rencontrés. Quoi que ça m’a un peu surpris de la part de M. Peng. Des trois, il est celui qui est le plus célèbre et qui, par déduction, aurait les moyens de se payer un studio au centre-ville. Sa manière originale et avant-gardiste de faire connaître son travail, lui confère une visibilité sans égal à Shanghai. Je l’avais découvert par un article du Shanghai Daily qui s’intitulait : « Who needs gallery? See my art on public buses » En effet, j’avais vu non seulement ses œuvres abstraites aux formes arrondies et colorées sur des autobus de ville, mais également sur la façade éclairée d’un édifice à 50 étages, à Pudong. Impressionnant!

C’est un homme mince vêtu d’un veston gris, l’air athlétique, qui nous a ouvert la porte de son atelier, situé dans un immeuble à logements. Son entrain, sa bonne humeur, son accueil dénudé de protocole nous a surpris, Fiona et moi. Car nous savions que nous allions rencontrer un homme dont les toiles sont les plus en vue en ville et personnellement, je considère que puisque la ville fait la moitié de la population du Canada, il aurait bien pu se prendre la tête. Eh bien, je dois dire que la surprise a été totale. Non seulement il sait faire de bonnes affaires, mais c’est aussi quelqu’un de très dynamique, spontané. Il nous a présenté son fils de 18 ans qui l’accompagnait et qui travaille avec lui.

« Les gens pensent que j’ai une équipe de 10 personnes qui travaillent avec moi, mais tout ce que je fais, je le fais moi-même avec l’aide de mon fils et de ma femme. Et j’ai aussi beaucoup d’amis parce que je suis généreux. » Je voulais savoir comment il en était venu à s’afficher dans des espaces réservés normalement aux grandes marques de ce nom, parce qu’entre vous et moi, un espace publicitaire avec un marché comme celui de Shanghai, ça coûte les yeux de la tête.

« J’ai étudié à Singapour et j’ai connu là un certain succès. Quand je suis revenu à Shanghai, dans le milieu des années 80, je n’avais pas de revenus. J’ai demandé à mes amis en publicité de m’aider. » Il a ainsi obtenu ce qu’on appelle dans le métier un bouchon publicitaire, c’est-à-dire un espace d’affichage non comblé, entre deux annonceurs, pour un prix dérisoire. Le jour même de l’affichage, tous les médias étaient après lui, les clients aussi.»

Je dois dire qu’entre lui et moi, sur le plan professionnel, le coup de cœur a été réciproque. Dès le moment que j’ai franchi la porte de son atelier. Je ne m’attendais pas par contre à ce qu’il m’a dit, lorsqu’il s’est adressé plus personnellement à moi. «J’aime prendre des risques et je sais que vous aussi, à cause du sport que vous faites. Le fait que vous êtes une athlète accomplie vous donne à la fois des avantages et des désavantages. L’avantage est que vous pouvez compter sur le soutien de personnes qui ont l’intérêt de vous connaître plus. Cela vous aide dans votre métier. Le désavantage, c’est qu’il y a des gens qui peuvent douter de la qualité de vos œuvres. Ils peuvent aussi penser que vous n’êtes qu’une amatrice et que vous ne peignez que pour jouer, que vous n’êtes pas sérieuse.

La solution, c’est de faire tous vos efforts pour peindre une quantité d’œuvres de bonne qualité. Réfléchissez aussi à la taille des toiles et montrez votre passion pour l’art. Je vous donne deux conseils : peindre avec assiduité et apprendre la langue chinoise ici à Shanghai. Tous les deux sont pour la préparation de l’interaction avec le domaine de l’art à Shanghai.

Essayez différentes manières et servez-vous de différents matériaux pour peindre, comme l’encre, l’huile, l’aquarelle; sur papier ou canevas et même des matériaux mélangés ou chimiques…Je vous conseille de peindre comme vous le sentez, il n’y a pas de correction ni erreur dans l’art. L’art, c’est la passion et l’attachement, c’est le besoin du cœur de s’exprimer. »

La rencontre devait porter principalement sur lui, mais il a constamment insisté pour me donner des conseils et à plusieurs reprises, il m’a dit à plusieurs reprises qu’il m’apporterait son soutien. J’avais peine à croire à un accueil aussi chaleureux. Normalement, on s’attend à un retour de l’ascenseur dans pareil cas. Mais il m’a assuré qu’il tenait à me supporter, parce qu’il voyait en moi un grand potentiel.  M. Peng m’a demandé s’il pourrait venir visiter mon atelier. Étant donné mon départ imminent au Canada, la visite aurait eu lieu à mon retour, en juin. Mais deux jours après notre rencontre, il a demandé à ce qu’on se voit avant mon départ, et qu’il emmenerait un de ses amis. Son ami en question, M. Lin Minjie,  est chercheur invité à la Shanghai Academy of Littérature & Art et chef reporteur au Xinmin Evening News, un journal chinois pro-socialiste publié depuis septembre 1929 à Shanghai.  Selon M. Peng, c’est le plus grand critique d’art à Shanghai. Tous les deux, ils ont adoré la production que j’ai fait jusqu’ici en Chine, dans la lignée de la toile Le Spectacle vu d’en haut, qui est en finale du Concours national de peinture de Charlevoix. Ils m’encouragent vivement à poursuivre sur la voie de l’abstrait, voyant en moi une grande « pureté de cœur », selon la traduction de Fiona.

Tous deux m’ont témoigné de leur soutien à la condition que j’apprenne le chinois. Dès mon retour en Chine, prévu à la mi-juin, je suis invitée au studio de M. Lin, qui est aussi artiste à ses heures, en compagnie de mon assistante et avec M. Peng, pour continuer de faire plus amples connaissances.

La fin du premier chapitre

Après être passé par l’enthousiasme de rester en Chine, au choc de l’adaptation, connu à Dalian, après avoir senti à la fois l’excitation d’être à Shanghai et la résistance par rapport à mes nouveaux défis, je reviens au Canada le cœur rempli d’optimisme. Je prendrai le recul nécessaire pour déterminer comment je veux utiliser à bon escient l’énergie qui s’est déployée finalement avant mon départ.

Ces artistes que j’ai rencontrés m’ont permis de sentir que je suis sur la bonne voie. Nous nous sommes échangés des cadeaux, tous m’ont offert leur recueil de peintures en format imprimé. J’ai offert du sirop d’érable et une carte de souhaits, Viser l’Or (disponible dans ma boutique). Je leur ai à tout un chacun demandé quel mot ou phrase ils auraient à m’enseigner en Chinois, moi qui apprend présentement cette langue. Voici les mots que j’ai eu, en guise d’enseignement de leur part :

Honnêteté, sincérité (M. Zhang)

Harmonie entre les deux cultures (M. Li Shoubai)

Vous réussirez certainement (M. Peng Minglian)

J’espère avoir atteint mon but en livrant cette aventure : faire vibrer va corde du cœur. Avancer, pas à pas, sans trop savoir ce qui nous attend et découvrir un monde de possibilités. Je crois que c’est accessible à tout le monde. Comme on accomplit rien seul, je remercie mon entourage en Chine et mes parents et amis au Canada, aux États-Unis, pour leur soutien dans le creu de la vague. Car cette résistance m’a fait passer par toute une gamme d’émotions, de doute, de peurs. On me connaît pour être une personne fonceuse, dynamique, positive. Je continue de dire que, comme tout le monde, il y a des moments où je ne sais plus quoi faire pour continuer. Comme lorsque je peins une toile, parfois, je suis bloquée parce qu’il n’y a pas de mode d’emploi. Ce serait bien différent si je faisais de la peinture à numéros! Tout est création donc, tout est nouveau et demande à chaque fois une ouverture d’esprit, du focus, de la foi, et un bon entourage.

Mon blogue sert à partager ce que j’apprends de la culture chinoise, sur le plan professionnel et parfois plus personnel. Je m’ouvre ainsi, comme je le fais dans les conférences que je fais au Québec et aux États-Unis, ou encore dans les chroniques que je fais à la radio, parce que je crois fermement que c’est une manière efficace d’encourager les gens à écouter leur voix intérieure, à avancer vers l’accomplissement de leur plein potentiel. C’est aussi pour moi une façon de me rappeler ceci : la peur fait partie de nous tous et n’enlève rien à la valeur que nous avons et encore moins à la mission que nous nous sommes donnés. Elle fait ressortir la volonté, celle de voler toujours plus haut et de chanter quand bon nous semble.

Conférences à venir :

· YWCA, Québec, 28 mai 2009 – Croire en soi quand personne n’y croit

· The Mills, Michigan, 4 juin 2009 – Reach for the Stars, a Journey for Self-Esteem and Passion

· Gallery, Kentucky, 13 juin 2009 – Demo Show Paint Without a Brush

· Conférences dans les écoles du Québec, du 13 au 29 mai 2009 – Accomplir un rêve, mode d’emploi

Je vous invite à me faire vos commentaires directement dans cette page, en cliquant sur le lien « Commentaire », plutôt que de m’envoyer un courriel comme vous l’avez fait jusqu’à présent.  Notez que vous devez vous inscrire ici pour commenter.

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